Histoires de chasse

Le ciel blanchit lorsque nous quittons la maison de Robert. La journée s’annonce belle, mais il fait encore frais en cette fin octobre.

C’est le dernier des cinq dimanches où le perdreau rouge est ouvert. Je n’ai pas pu venir pour l’ouverture. De toute façon, même peu chassés, sur un territoire sans lâchers, ces oiseaux sont d’une sauvagerie extraordinaire.

LE DÉPART

Nous roulons jusqu’à l’extrémité de la commune et nous garons dans une vieille prairie abandonnée.

Au bout, un coteau particulièrement pentu nous domine de toute sa masse.

En arrivant en haut, notre respiration est déjà saccadée.

Les chiennes, elles, sont en pleine forme.

Robert mène sa fameuse Délicieuse, nouvellement Championne Gibier Tiré et Beauté.

Moi, j’ai pris Vénus, sa mère.

LE PREMIER PLATEAU

Le plateau se compose d’une vaste zone d’herbes sèches, puis d’un bois.

Robert se décale plutôt à droite, et moi vers la gauche.

Les deux Bourbonnaises travaillent avec régularité et application, mais ne trouvent pas la belle compagnie connue de mon ami.

Cependant, Vénus m’indique un tas de crottes : chambre à coucher des beaux rouges. Mais la place est déjà froide.

Nous explorons tous les replats.

Rien.

Si la compagnie a pris son envol vers un autre plateau, nos mollets vont souffrir.

LE BOIS

Tout à coup, en arrivant au bois, Vénus ralentit.

Elle marque un arrêt interrogatif, puis s’engage sous les petits arbres.

Ils forment un fouillis de chênes rabougris et de petits érables de Montpellier, ne permettant pas de la suivre.

De toute façon, impossible de tirer dans ces conditions.

Je connais pourtant ses capacités.

Dans le Loiret, chassant seul avec elle, elle avait déjà coulé une compagnie de gris sur toute la diagonale d’un maïs, sans jamais s’exciter.

J’arrivais parfois à me replacer à l’angle opposé, tandis que j’entendais les petits cris inquiets de la compagnie piétant dans ma direction.

Ici, il y a une belle distance à parcourir pour contourner le bois et atteindre la pointe.

Je pars en petites foulées.

L’ENVOL

En arrivant, tout essoufflé, des keks… keks… me parviennent déjà aux oreilles.

L’explosion de la compagnie est immédiate.

Mais un seul oiseau traverse un étroit couloir de tir, entre deux arbustes légèrement dénudés.

Je tire.

Je crois le voir basculer.

Vénus arrive en trombe, m’interroge du regard, puis part dans la direction indiquée.

LA RECHERCHE

Entre le bois et le précipice, la partie herbeuse ne mesure que quelques mètres.

Le perdreau ne s’y trouve pas.

J’en conclus qu’avec son élan, il a été aspiré vers le vide.

La pente de pierres roulantes me rend prudent.

Seule la Bourbonnaise s’y engage.

Elle descend sur cinquante mètres et ne trouve rien.

Quand elle remonte, j’hésite à la renvoyer.

L’oiseau a pu se rétablir et planer.

Puis je commande :

— Vénus, allez !

Elle repart immédiatement.

Car son maître — je pourrais dire son Dieu — ne lui ment jamais.

Donc elle doit trouver.

LA RÉUSSITE

La chienne dépasse le point où elle s’était arrêtée, continue plus bas.

Alors que mon moral chute sérieusement, elle se rue entre deux blocs de pierre… et attrape le rouge battant encore de l’aile.

Robert arrive.

La chienne escalade sous nos félicitations.

Vénus a toujours adoré les compliments.

Quand nous revenions de la chasse avec une bécasse, elle la prenait dans la gueule, entrait dans la salle de séjour, puis s’asseyait devant chaque personne présente, l’air de dire :

“Tu vois mon travail ?”

Elle recevait alors caresses et paroles élogieuses.

J’ai toujours détesté perdre un gibier blessé, et j’ai toujours tout fait pour le retrouver.

Dans l’exemple du récit, si la recherche n’avait pas abouti, la chienne aurait-elle gardé la même confiance en moi ?

LA COMPAGNIE REPARTIE

Revenons à nos moutons, si j’ose dire.

Robert pense que la compagnie a traversé la route et la rivière qui la borde pour se réfugier dans le petit bois au-dessus.

Ce bois n’a que quelques dizaines de mètres de large.

Inutile d’y entrer.

En plus, les feuilles ne sont pas tombées.

Nous n’avons pas pris de cloches, et la localisation des chiennes s’annonce difficile.

Au bout d’une centaine de mètres, Vénus ne m’est toujours pas repassée devant.

Je hèle Robert :

— Sais-tu où est Vénus ?

Il me répond par la négative.

Il n’a pas revu Déli non plus.

LA BÉCASSE

Aller servir les Bourbonnaises sans pouvoir deviner leur direction ? Impossible.

D’ailleurs, les rouges piètent probablement.

Deux fois, je siffle le couler.

Une ombre plonge devant moi.

Je tire deux coups.

Je crie à Robert que je viens d’enfumer une bécasse quasi immanquable.

Le bois arrive à son terme.

Les chiennes, sachant ce qu’elles ont trouvé — et sans doute arrêté — quêtent sans relâche.

L’oiseau s’est évaporé.

Aucune direction pour le rechercher.

Nous nous arrêtons, indécis.

LE DERNIER ARRÊT

Vénus, qui ne prend jamais de pose inutile, continue le long de la rivière.

Machinalement, je ne la quitte pas des yeux.

Elle semble hésitante.

Elle a connaissance d’une émanation mal localisée.

Puis finalement, elle arrête sous elle.

Je pense d’abord à un trou de ragondin où l’animal vient de rentrer.

Sans nous presser, nous allons la rejoindre.

Et là… surprise.

En bas de la berge, dans une petite vasque d’eau calme, la bécasse flotte sur le dos, ailes écartées, exposant son camaïeu de marron.

Toujours rechercher un oiseau, même paraissant manqué.

C’est une devise pour le bécassier.

DES CHIENNES D’EXCEPTION

Cette journée, Vénus fut à l’honneur.

Mais Délicieuse n’était pas en reste.

Sans compter la redoutable Gloria.

La robe de celle-ci était très couverte de marron.

Et alors ?

On ne doit jamais se passer de la descendance d’un vrai grand sujet.

D’ailleurs, c’était une belle Bourbonnaise, à tendance bréviligne comme le précise le standard :

  • côtes arrondies
  • belles proportions crâne/chanfrein
  • modèle puissant et harmonieux

La coloromanie a déjà coûté son existence au Bourbonnais.

Rien ne justifie la recherche systématique de sujets entièrement mouchetés, sans oublier l’anourisme.

Quant à Vénus, à la tête presque entièrement marron, sa descendance brille sur tous les terrains du monde :

  • lagopèdes
  • francolins
  • bécassines
  • et bien d’autres

FIN DE JOURNÉE

Nous avons poursuivi cette journée mémorable, riche de souvenirs.

Des isolés de la compagnie éclatée furent chassés.

Des oiseaux insaisissables furent retrouvés après de longues marches éprouvantes sur le causse… sans pouvoir être tirés.

Finalement, alors que nous rebroussions chemin, harassés, Déli chassant encore, bloqua un rouge…

…que je manquai superbement.

La fatigue ? Vague excuse.

Mais il est vrai que les kilomètres parcourus ce jour-là se comptaient par dizaines.

CE QUI A FAÇONNÉ LA RACE

Ainsi fut façonnée la race :

  • passion
  • courage
  • volonté de se dépasser
  • intelligence
  • superbe nez

Un nez qu’aujourd’hui beaucoup d’autres nous envient.

Seule la chasse des oiseaux de vérité, sur terrains sélectifs, a permis cette sélection.

Ne jamais l’oublier.

NOTE

J’avais dressé Vénus, et bien d’autres, à rompre l’arrêt et couler au sifflet de deux coups brefs.

La méthode est redoutable à la bécasse.

Le Bourbonnais immobile, je pouvais effectuer un contournement pour me placer face à lui et le commander.

Dans la lande de ma chasse du Treuil-Bonnin, je faisais broyer chaque année de multiples allées dans ce but.

Les places à bécasse étant très proches les unes des autres, il existait presque toujours une solution. chien comme il l’entend.